Une trouée

Publié le par pac

Il fait nuit. Pas de bruits humains. J’entends doucement le vent qui froufroute et au loin, une rumeur. Des grenouilles coassent dans la ravine. L’instant pourrait être propice mais à quoi ? A la venue de l’écriture, nue, née d’un découragement devant le reste de l’espèce.

Une voiture. Mais exceptionnellement, il faut presque tendre l’oreille pour l’entendre.

Qu’il n’y ait plus rien que des livres et le tâtonnement livide d’une parole qui se défait en se cherchant. Il reste si peu d’espoir que me voilà presque peut-être débarrassée. Autrui, pourquoi ? Toi, seulement, auprès de qui mon silence trouve à s’épanouir.

Avant, je laissais couler, rouler, grésiller le langage sous mes doigts fébriles, sous ma langue nerveuse. J’étais ravie d’essayer de nouveaux mots comme des joujoux, des bijoux, des cailloux fous et bondissants.

Aujourd’hui, je cherche l’apaisement de la tempête, où l’on s’autorise enfin à ne plus rien tenter, où l’on se terre, redevenus humbles, loin bien loin de nos nullités quotidiennes et de la verroterie sociale. Mais, je vis à une époque où l’on ne peut plus souhaiter d’être un arbre, ni un poisson, ni un brin de mauvaise herbe. L’imaginaire est pollué et je ne crois plus en aucun Dieu. Où la vie ? Où la liberté ? Où l’essentiel ? Où la substance dont entourer mes os ? Quel souffle ? Quel cri ? Partout, du plastique, des animaux morts, ou tristes, des animaux sans anima. C’est un monde inerte que le mien, soumis à la loi de l’utilité. Un instant qui se creuse et s’évide pour devenir un moment de vie pure, car c’est elle seule que je voudrais capturer dans un éclat de conscience perforant, ce courant qui flue à travers moi.

 

Un arbre poussé dans un pré. Il existe des lieux de solitude térébrante où votre promenade dans le monde est de la poésie. Mais moi, je crève, perdant ma sève par tous les stomates de ma conscience industrielle, je m’attriste car j’ai vu une fois pour toujours une oie sauvage décapitée en plein vol par un fil électrique qu’elle n’avait pas vu.

 

Jeunesse, enfance, territoires effarés de mon amour, maternité morne. La vie, cet effort, ce choix hagard perpétuel. Tant de rêves étriqués sèchent sur la corde à linge du quotidien. Je les regarde presque sans pitié car parvenir à les voir demande déjà une grande concentration. Ils ressemblent à ces pieuvres qu’on étend en plein soleil sur des treilles macabres.

 

Bientôt on ne sentira plus rien, pas même l’odeur de la mort, ni celle des sexes, ni celle des nourritures grasses, ni celle des fleurs érogènes. Pourriture de la non-mort, pourriture de la mort en aluminium, pourriture des tissus ignifugés. Viens, vieil ami, dis mon nom car je dois savoir si je peux encore vibrer sur ma tige. Si je sens ta main m’approcher, aurai-je peur jusqu’au fond de ma tripe femelle que tu m’extorques de ma terre d’accueil ? Et toi, mon tendre ami perdu, as-tu conservé le pouvoir de te calciner dans une déflagration verbale, impérieuse vomissure où je trempe mon doigt timoré pour en éprouver la texture fascinante ? Je secrète mon fil de bave sur la toile pour que ta main un jour peut-être en découvre l’extrémité dans un mouvement que tu n’as pas voulu.

 

Publié dans Divagations

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article