La distance d'Alfonso Zurro

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L. pense qu'une femme écrit de manière viscérale, et vante la distance de l'écriture de Alfonso Zurro dans Autour de Marilyn. Je ne sais pas. Perversion ?

Perversion. A distance : 1. Action de pervertir, changement en mal. Dépravation, altération. 2. Déviation des tendances, des instincts, due à des troubles psychiques. perversion sexuelle : tout comportement qui tend à rechercher habituellement la satisfaction sexuelle autrement que par l'acte sexuel "normal", défini comme accouplement hétérosexuel entre partenaires d'âge sensiblement équivalent (bestialité, exhibitionnisme, fétichisme, gérontohilie, masochisme, homosexualité, nécrophilie, ondinisme, pédophilie, sadisme, urolagnie, voyeurisme, zoophilie, etc.).

Une femme écrira-t-elle en hystérique ?
Une femme qui écrit viscéralement, ne cache-t-elle pas le spectre de la mère, de la matière, de la matérialité ? Et la parole du corps n'est-elle pas encore ici désignée comme un échec de l'intelligence, capable de lier, donc de tenir à distance. On ne lie pas ce qui nous submerge. Ce texte ne m'a pas touchée, malgré la lecture si touchante de N., un homme qui dit un monologue de femme écrit par un autre homme. Quelle parole-corps me touchera ? Quel corps-texte ? L'écriture nerveuse d'Hélène Cixous, sans aucun doute, ces mots qui se tressent, qui se touchent par toutes leurs lettres pour tâtonner un sens dans la perversion d'un phonème. Oui, cela oui. Cette écriture haletée, tenue contre la réflexion mais qui incise l'intelligence pour en déclarer la révulsion originaire.

Je ne sais pas comment je parlerais de perversion. Je pense que je ne sais pas ce que c'est. Tout simplement.

De plus près : pervertir : renverser, retourner.

Car comment retourner ce qui me met sens dessus-dessous, ce qui me retourne déjà comme un gant ? De quelle norme nous parle-t-on ? Quelle parole saisira sur le vif mon désir, mon plaisir abondant quoique apparemment normé et normal ? Si j'échoue à dire ce lent remous qui me lacère parfois aux larmes, qui me fait monter des cris de bête au fond de la gorge, quelle garantie ai-je que mon expérience soit normale ? L'exception de mon accueil, qui me la déniera ?

Toujours, la recherche de la jouissance me retourne.

Non, je ne parlerai pas de perversion. Je ne sais pas ce que c'est.

Quant à ce personnage abandonné pour Marilyn... J'aime le moment où elle s'emballe, où son obsession du corps de l'autre femme défoule sa parole. Le moment où elle répète jusqu'au cliché une interrogation compulsive, obsessionnelle en demandant ce qu'il a trouvé chez l'autre qu'il n'a pas trouvé chez elle. Parce qu'elle a tout donné, et donnant tout, elle a cru qu'elle était Tout, qu'elle pouvait Tout être. D'où sa stupeur devant l'insatisfait qui ne voit pas que Tout est entre ses mains et qu'il peut ainsi devenir Dieu. Inutile sacrifice, débauche d'un abandon dont la folie passe inaperçue, sous le voile de la norme.

Moi, j'aime l'idée des pensées folles qui glissent comme des fouets, à longueur de journée, sous l'apparente normalité de nos conversations. Hélas, en vieillissant, je vois bien que j'apprends à les dompter sans même m'en rendre vraiment compte. Mais je sais qu'elles sont là, les couleuvres de ma perversion, cinglantes et chantournées, gainées du désir d'être au plus chaud de la vie.

Alors, la femme, son désir, comment le dit-elle ? Comment formule-t-elle sa vie ? Magique, la formule, surtout, secrète et non pas de politesse, celle que l'on brûle aux dames, le fer rouge de la politesse, oui, et moi, que faire, que dire, je prends à deux mains nues ce fer et je ne me blesse pas, justement, je me tiens hors de portée de son maléfice, pour ne pas me marquer moi-même comme esclave du discours des hommes.

Oui, ma libre parole, neuve, laide, inconséquente. Lorsque je me juge, n'est-ce pas l'homme en moi qui me juge ?

Publié dans Divagations

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