Certaines paroles, négligemment prononcées par un collègue ou même par une vague connaissance, peuvent prendre
un poids redoutable si elles sont glissées avec suffisamment d’adresse, et peut-être avec un peu de fiel. Ainsi, l’autre soir, parlant à une collègue de l’expérience théâtrale que mes trois
comparses et moi-même tentons depuis plusieurs mois, je raconte que nous traversons une période mouvementée puisque les textes sur lesquels nous avions arrêté notre choix sont finalement refusés
par la F, la structure qui souhaite nous programmer… N. nous propose un autre texte qu’il a photocopié et fait relier… coup de théâtre… Nouvelle bifurcation dans notre parcours… Toute la question
est de savoir s’il faut voir dans cette proposition une perche que l’on nous tend ou une injonction que l’on nous intime. La collègue, très sûre d’elle, dit que « de l’extérieur » ça
ressemble à de la prostitution même si elle a l’hypocrite délicatesse d’esquiver le mot.
Pour se prostituer encore faut-il avoir une âme… et nous sommes trop peu affirmées artistiquement dans ce
groupe pour oser dire qu’en acceptant la proposition de N. nous perdons en originalité … Cela dit, le désir de pouvoir est sous-jacent au discours de N. quoi qu’il prétende. Ne serait-ce que sous
la forme d’une dénégation trop visible pour être ignorée… Qu’est-ce que s’affirmer ? Comment existe-t-on ? Quand est-il juste de faire preuve d’humilité et quand faut-il avoir le
courage de refuser qu’autrui prenne le pouvoir ?
Tout à l’heure encore, quelqu’un exige qu’une élève ôte son voile à l’école alors que son port est toléré dans
plusieurs établissements de l’île. Et d’évoquer la lâcheté humaine pendant la seconde guerre mondiale, la rapidité avec laquelle elle s’insinue dans les consciences et s’installe dans le
quotidien. Qu’est-ce que résister ? A qui faut-il résister ? A quoi ? Quand ? Qui peut discerner la limite au-delà de laquelle l’individu est lâche, en-deçà de laquelle il
compose intelligemment ?
Penser que ces deux situations – et même ces trois situations (si l’on pense à l’Occupation) – n’ont rien à
voir, n’est-ce pas considérer qu’une décision n’a pas d’incidence sur l’ensemble de l’individu ? Que les choix qu’on fait dans la vie sont indépendants les uns des autres ? J’ai peur
que tout choix engage la totalité de l’individu et rejoue sans cesse le drame complet d’une personnalité qui s’accouche. Si nous avions l’œil suffisamment ouvert, nous verrions s’agiter dans les
profondeurs de nos consciences les motifs originels, les pulsions, les fulgurances qui affleurent sous la forme illusoirement claire d’un discours. « Je veux », « Je ne veux
pas ». Ici, me revient tout ce que Nathalie Sarraute dit des tropismes…
Le point commun entre toutes ces décisions ? Le rapport de l’individu au groupe. Que dois-je concéder au
groupe ? Comment préserver ma liberté, mon indépendance, mon originalité ? Accueillir avec reconnaissance la proposition de N. n’est-il pas le fait de personnalités féminines névrosées,
trop rapidement soulagées qu’on les déleste de leur angoissante liberté et du pouvoir de décision dont elles se sont emparées ? Ma défiance est-elle un énième acte, vindicatif et stérile, de
la guerre des sexes ou dessine-t-elle la frontière d’un rapport qu’il faut constamment interroger, inventer, malaxer, pétrir, redire ?
Quant à la collègue (S)… reste à savoir ce qui l’autorise à prononcer son opinion … Pourquoi allez-vous dire à
quelqu’un que, « pour un œil extérieur », son cheminement à toutes les apparences d’une défaite, ou d’une débandade ? Pourquoi ne pas assumer le propos (qui est l’heureux
propriétaire de cet œil extérieur, et donc particulièrement objectif, n’est-ce pas ?) ? C’est donc un propos théorique qui émane d’une personne qui se méfie théoriquement et a priori
des groupes, qui pense que le groupe mange l’individu, que la structure (gros contentieux avec la F. dont le directeur a peut-être le tort d’amoindrir l’autorité de son mari, collaborateur haha
de la structure), que toute concession est une reculade etcétéra, etcétéra.
Je n’ai pas de réponse. A aucune de ces questions. Et j’enrage d’ailleurs. Je mets mon énergie à rester lucide
et je participe au groupe « sous réserve » :
- d’un accord avec moi-même
- de ne pas fuir le conflit
- que je discerne le consensus où je me dilue du compromis qui me permet d’agir avec autrui…
COLLABORER : travailler avec …
L’écriture, solitaire, laborieuse, sinueuse, interminée, résistante, recluse, imperméable, matricielle,
plastique, nouvelle, ancienne, familière, insupportablement intime…
ECRIRE : travailler seul, travailler contre soi, l’autre, le monde, travailler tout contre.